Simenon Mémoires intimesEn février 1980, Georges Simenon s’attelle à ce qu’il sait être son oeuvre ultime : ses Mémoires, qu’il rédige à la main. Il raconte les années de vache maigre de son enfance liégeoise au début du 20ème siècle, il raconte la frénésie des années 1920, Maigret et la célébrité, les Etats-Unis où il séjourne 10 ans, et ou est née Marie Jo, la faillite de ses mariages, la femme et les femmes sa famille essentielle pour lui…

Il se présente “nu” comme l’Homme qu’il a cherché sans relâche dans ses romans, avec ses faiblesses, ses remords et celui d’édifier le tombeau de sa fille, suicidée à 25 ans : « Ce livre ne sera pas mon livre, mais le tien », lui annonce-t-il dans les premières pages.

Le 18 septembre 1972, il s’apprête à commencer son 213e roman, Victor, mais rien ne vient… C’est fini. Il prend alors la décision de cesser d’écrire. Le 5 février 73, il charge sa secrétaire de se rendre au consulat de Belgique à Lausanne pour faire remplacer sur son passeport la mention ” Romancier ” par celle de “Sans profession“.

Georges Simenon s’éteint le 4 septembre 1989. Selon ses vœux, il est incinéré et ses cendres, en toute discrétion, sont dispersées la nuit dans le jardin de sa dernière demeure, la “petite maison rose”, rue des Figuiers. Ses cendres rejoignent celles de sa fille, disparue 11 ans plus tôt.

Simenon Mémoires intimes suivis du Livre de Marie -Jo // Presses de la Cité

 

Morges 2019 – Rencontre au Livres sur les Quais – John Simenon, Douglas Kennedy, Laurent Fourcaut

John Simenon et Laurent Fourcaut Morges Livres sur les Quais 2019John Simenon, deuxième des quatre enfants de Georges Simenon, qui gère le patrimoine des oeuvres de son père, était présent au salon Livres sur les Quais à Morges, en septembre 2019, en compagnie de Douglas Kennedy (un des auteurs favoris des Français et des lecteurs francophones, avec plus de 8 millions d’exemplaires vendus pour l’ensemble de ses titres), et de Laurent Fourcaut, (a publié au total une centaine d’articles de recherche, et qui travaille également sur l’œuvre de Simenon). Il présentait l’ “homme Simenon” et son oeuvre, a répondu avec lucidité, amabilité et humour aux questions des personnes présentes à la conférence donnée sur un bateau voguant sur le Léman. (Photo : John Simenon et Laurent Fourcaut).

Georges Simenon, c’est plus de 300 romans, 500 millions de livres vendus dans le monde entier, 75 Maigret, 190 romans écrits sous 17 pseudonymes. «Un très grand écrivain pas reconnu à sa juste mesure, admiré par André Gide, 3ème écrivain majeur du 20ème siècle à découvrir encore… » , selon Laurent Fourcaut. Un écrivain prolifique, proche de Graham Greene, selon Douglas Kennedy, et qui a trop écrit… «Flaubert écrivait 15 mots par jour, Simenon… 46 pages par jour ! ».

Pourquoi écrivait-il autant ?

John Simenon : Il a écrit mais surtout gagné beaucoup. Mais ce n’est pas cela qui le motivait. Il voulait garder avoir le contrôle de son œuvre, garder son indépendance, sa liberté. Il pouvait ainsi choisir ses contrats, ses éditeurs… Il racontait qu’il mettait 9 jours à écrire un roman, mais en vieillissant… 10 jours ! La vérité est qu’il abattait un roman en dix jours et un chapitre en quelques heures à peine.

Douglas Kennedy : Il a eu une enfance difficile à Liège, une mère abusive, il a mangé de la vache enragée à Paris à ses débuts. Peut-être avait-il besoin de réponses… Le plus grand dilemme dans la vie c’est soi-même. Et d’évoquer le choc reçu à la lecture des premiers écrits de Simenon. Sujets simples, mais denses. La plupart du temps, on écrit son propre destin, ses douleurs. Et de mentionner la grande libido, pulsion de vie, énergie peut être sublimée, notamment dans le domaine artistique.

John Simenon : Il ressentait une espère de jouissance à la fin d’un roman. Mon père était obsédé par les mauvais choix auxquels on est parfois confronté et que lui-même avait fait… “Le métier d’homme est un métier difficile”, phrase que j’ai entendue très souvent…

Laurent Fourcaut : Les thèmes sont des blessures de l’enfance.

Rapport aux femmes, boulimie ?

Laurent Fourcaut : Plutôt une quête obstinée, une communion avec l’univers. Un sentiment d’appartenance cosmique. Lire Le coup de lune

John Simenon : Je n’ai pas les mêmes prétentions ni en création, ni avec les femmes…  (rires)

Les romans noirs – pas romans “policiers”

Laurent Fourcaut : Ecrire un roman dans lequel un policier mène une enquête, revient à avoir un fil conducteur. Lire Le relais d’Alsace, très beau roman… Les Maigret se sont les mieux vendus. Un jour, Simenon a eu envie de se débarrasser du commissaire dans le livre Maigret. Puis, il a repris la série et ce dernier est celui qui s’est le mieux vendu.

Douglas Kennedy : Le  sujet, c’est toujours la rue, toujours la vie quotidienne…

Alain Maillard, John Simenon, Douglas Kennedy, Laurent Fourcaut LSQ 2019

Conférence John Simenon, Douglas Kennedy, Laurent Fourcaut LSQ 2019John Simenon, Douglas Kenney et Laurent Fourcaut 

 

Ses sources d’inspiration ?

John dit son regret de n’avoir pas posé davantage de questions à son père à l’époque : « Avant d’écrire, il commençait par situer l’environnement, puis petit à petit les personnages prenaient corps. Il était en relation avec Dr Paul, médecin légiste qui lui faisait part de certaines affaires. Mon père a voulu connaître toutes les vies. Le Chat, c’était la vie de sa grand’mère et de son deuxième mari ! ».

Laurent Fourcaut : Il y a toujours un escroc ou un faussaire dans les livres de Simenon. Par exemple, Monsieur Hire, qui est un grand roman de l’entre-deux-guerres.   

A-t-il participé à l’écriture de films ?

Oui, aux deux premiers. Mais il était souvent déçu par nombre d’acteurs. Pour lui, les deux interprètes du commissaire Maigret proches de la réalité furent Michel Simon et Pierre Renoir. Beaucoup d’adaptations de livres de Simenon se sont avérés des navets…

Lisait-il beaucoup ?

Jusqu’à 30 ans, mon père a énormément lu : Tolstoi, Stevenson, Pouchkine, Proust, bien sûr; Gide, pas sûr ! Et des biographies dans lesquelles il découvrait l’homme, ses faiblesses, . Churchill, par exemple, qui se saoulait avant prendre un avion ! il considérait Maigret comme un réparateur de destinée !

Leurs “Simenon” préférés ?

Douglas Kennedy : Pour ma part, Feux rouges, La Fuite de Monsieur Monde…

Laurent Fourcaut : Ce merveilleux La neige était sale et Les fantômes du chapelier. 

John Simenon : Oui, révélation absolue à la lecture de ce roman !  J’y retrouve toute l’éthique dans laquelle j’ai été élevé. Le fond de la bouteille est un roman fabuleux. Maigret tend un piège, et sa fin exceptionnelle ! La chambre bleue au double suspense. Son dernier roman dur : Les Innocents, merveilleux roman d’amour…

“Il existe trois règles pour écrire un roman, malheureusement, personne ne les connait”. (William Somerset Maugham, romancier britannique)

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Douglas Kennedy vient de sortir ” Les fabuleuses aventures d’Aurore“.  Autiste, Aurore, 11 ans, ne parle pas, mais elle écrit sur sa tablette à la vitesse de la lumière. Et elle a un secret. Elle lit dans les yeux des autres…

Laurent Fourcaut : “Simenon. Pas de vie sans les livres”. Un parcours chronologique de cette oeuvre immense, constitué d’arrêts sur des romans de Georges Simenon.

maison rose Simenon rue des Figuiersmaison rose Simenon rue des Figuiers LausanneEn février 1974, Georges Simenon, 71 ans, qui a quitté Epalinges, prend possession de ce qui sera sa dernière maison, dans une impasse, avenue des Figuiers, à Lausanne : «(…) une petite maison en brique, tout en longueur, avec un seul étage mansardé ». Il avait alors renoncé à l’écriture, mais c’est dans sa petite maison rose qu’il rédigera ses Mémoires intimes, et qu’il passera les quinze dernières années de sa vie… 

Texte et photos : @Françoyse Krier