Feuille d'éventail, L'Arche d'alliance arrêtant les eaux du Jourdain
Feuille d’éventail, L’Arche d’alliance arrêtant les eaux du Jourdain, France, vers 1740-1750 Gouache et aquarelle sur parchemin 
Achat avec l’aide de la Subvention fédérale, 1915. Inv. D 2011-26 © Musée d’art et d’histoire de Genève
 

Cet automne, l’éventail est au cœur d’une présentation inédite déployée dans les trois cabinets consacrés aux arts graphiques au deuxième étage du Musée d’art et d’histoire de Genève. Cette présentation – à admirer jusqu’au 30 janvier 2022 – revient sur les influences croisées de l’art de l’éventail entre Europe et Asie, qui atteint son apogée au XIXème siècle avant son déclin irrémédiable. Elle témoigne de l’engouement européen pour cet accessoire et présente en particulier une série exceptionnelle de huit feuilles peintes au XVIIIème siècle, dévoilée pour la première fois au public. 
Le plus souvent, l’éventail renvoie à un accessoire de mode de la forme d’un demi-disque dont la feuille est faite de matériaux légers (tissu, cuir, papier, etc.) plissés et montés sur des brins qui pivotent autour d’un axe (appelé « rivure »), permettant ainsi à l’objet de se fermer pour diminuer son encombrement et être transporté aisément. La feuille d’éventail, constitutive de l’éventail plié, est en général en peau (parchemin, vélin), en papier ou en textile (soie, dentelle) suivant la qualité de l’objet ou la mode. Rares sont les feuilles montées à être signées avant les années 1870, où des artistes réputés créent des feuilles, notamment les peintres impressionnistes (Edgar Degas, Camille Pissarro). De remarquables tableaux miniatures originaux côtoient des scènes répétitives, dérivées et simplifiées de modèles gravés de tableaux de grands maîtres. Les feuilles des éventails, écrans et pliés, sont en grande majorité en papier, peintes ou imprimées à la façon des fameuses estampes ukiyo-e. L’exposition en présente quelques-unes, non encore découpées pour assemblage. 

Le vocabulaire utilisé par les éventaillistes

Les « panaches » sont les deux maître-brins latéraux les plus épais fermant l’éventail. Les « brins » sont les éléments visibles dans la gorge de l’éventail. Les « bouts » (ou « hauts-de-brins » ou « flèches ») sont la partie supérieure des brins collés sous la feuille. Partie souple de l’éventail, la « feuille », simple ou double, est décorée suivant des techniques variées : peinte, pailletée, appliquées de dentelle, de paille, de nacre, gaufrée, dorée; la monture peut être gravée, dorée, piquée, marquetée, dans des matériaux très variés : bois, os, nacre, ivoire, écaille, corne, métal … 

Femme assise jouant de l'éventail, le profil tourné à droite,
François Boucher (1703-1770) 
Jean-Baptiste Lallemand (1710-1803) 
D’après Jean-Antoine Watteau (1684-1721) Édité par Gabriel Huquier (1695-1772) Femme assise jouant de l’éventail, le profil tourné à droite, 1726 (tirage après 1739) 
Eau-forte et burin ; état II/II Ancien fonds Inv. E 2012-693 
© Musée d’art et d’histoire de Genève
 

Portrait de Marie-Christine, duchesse de Saxe-Teschen, 1782
Francesco Bartolozzi (1727- 1815) 
D’après Michele Benedetti (1745 -1810) 
D’après Alexander Roslin (1710 – 1793) 
Portrait de Marie-Christine, duchesse de Saxe-Teschen, 1782 
Pointillé 
Don d’Ellen Reibold de la Tour, 1949 – Inv. Est 543 
© Musée d’art et d’histoire de Genève 

Félicien Rops, Parisine, 1875
Félicien Rops (1833-1898) 
Édité par Alfred Cadart (1828-1875) 
Parisine, 1875 
Eau-forte et pointe sèche ; état IV/IV 
Ancien fonds 
Inv. E 2015-385-6 
© Musée d’art et d’histoire de Genève 

Eventails décrits et proposés dans "La Mode illustrée".

Les voyages des grands navigateurs comme Christophe Colomb ou les Portugais ont permis d’introduire en Europe l’éventail à plumes des Amériques et l’éventail plié de Chine et du Japon. L’éventail ne prend vraiment son essor comme accessoire de mode saisonnier qu’à partir du XVIème siècle, où il est également porté par les hommes à la Cour de France. Sous Louis XIV, cet accessoire devient l’un des éléments permanents de la toilette des femmes de qualité.
Ci-contre : accessoires dont des éventails décrits et proposés dans “La Mode illustrée”.

Accessoire de mode apparu dès l’Antiquité, l’éventail a également intéressé les artistes qui se sont plu à le représenter dans leurs œuvres, voire à réaliser des feuilles pour l’habiller. L’exposition puise sa sélection dans le fonds d’arts graphiques du MAH, ainsi que dans sa collection d’arts appliqués. Autour de quelques splendides éventails, se déploie une sélection de feuilles d’éventails provenant elles aussi d’Europe et du Japon. Dessinées ou gravées, celles-ci étaient destinées à être montées ou à servir de modèle. Cet ensemble inclut une série exceptionnelle de huit feuilles peintes au XVIIIème siècle, dévoilée pour la première fois au public. 

Plusieurs types d’éventails en usage

Eventail à écran fixe ou écran à main, avec manche et feuille en carton; éventail formé d’un manche réunissant des plumes ou feuilles de végétaux; l’éventail brisé, où des lames d’ivoire, nacre, bois ou autre matériau dur s’ouvrent autour d’un axe (rivure), réunies près de l’autre extrémité par un fil ou un ruban; éventail de plumes montées sur des brins réunis par un fil, ou, dans la même veine, éventail palmettes, où des « palmettes » en carton ou en tissu remplacent les plumes ; éventail plié, où les « brins » de matériau dur servent de support à une feuille en papier, peaux de diverses natures, dentelle ou tissu. Les éventails pliés sont les plus répandus et, comme les éventails brisés, ils trouvent leur origine en Chine.

Tsuge Shōjirō Le Conte des huit chiens héroïques  -
Tsuge Shōjirō (actif dans les années 1850) 
Série Le Conte des huit chiens héroïques  – L’Acteur Asao Okuyama III dans le rôle de Nurude Gobaiji, 1852 
D’après Utagawa Kunisada II (1823-1880) Édité par Tsutaya Kichizō (actif à Tokyo vers 1820-1890)  – Xylographie en couleur avec dégradé (bokashi) – Ancien fonds 

Inv. E 68-33-34 
© Musée d’art et d’histoire de Genève 

Katsukawa Shunshō Portraits d'acteurs sur éventail
Katsukawa Shunshō (1726-1793) 
Ippitsusai Bunchō (actif à Tokyo vers 1725-1790) 
Édité par Kariganeya Ihei (actif à Tokyo vers 1770) 
Série Portraits d’acteurs sur éventail 
L’Acteur Onoe Kikugorō, dit aussi Kobaikō, 1770 – Xylographie en couleur – Don de l’Université de Genève, sans date. Inv. E 2013-32 
© Musée d’art et d’histoire de Genève 
Kitagawa Utamaro La Courtisane Konosumi,
Kitagawa Utamaro (1753-1806) 
Série Comparaison entre les beautés du quartier sud, La Courtisane Konosumi, XIXe s. 
Xylographie en couleur 
Achat, 1936 
Inv. Est 81 
© Musée d’art et d’histoire de Genève 

L’’éventail, indissociable des rites traditionnels de la Chine et du Japon

Utagawa Kuninao (1793-1854), Chanson du printemps
Utagawa Kuninao (1793-1854), Chanson du printemps (à l’entrée du Mikagendo, le magasin d’éventails), 1820-1830. Xylographie en couleur ; inscriptions en japonais : quatre poèmes de Kyōyūten Mahō, Kofukutei Jitsu, Gomeirō Tōsen et Amano Kakumaru 
Legs Maurice Barraud, 1955. Inv. Est 1075-92 
© Musée d’art et d’histoire de Genève 

En Chine, les premiers écrits sur les éventails datent de la dynastie Jin (265-420). Les plus anciennes représentations d’éventails dans l’art japonais datent du VIème siècle avant J.-C., mais ces derniers y sont apparus plus tôt, en provenance de Chine, sous la forme de l’éventail écran, rigide (uchiwa). Les Japonais développent deux autres types, promis à un grand succès : l’éventail brisé (hiogi), constitué de fines lamelles de bois, que les Chinois exporteront en Europe ; l’éventail plié (ōgi), en papier, qui apparaît vers le 12ème siècle. 

Au Japon, l’éventail est indissociable du théâtre japonais, des Geisha et des arts martiaux. Porté par les hommes et les femmes, il sert à se rafraîchir et se protéger du soleil, mais aussi à prendre des notes, saluer, présenter des offrandes ou de la nourriture, battre le rythme de la musique… indissociable du théâtre japonais, des Geisha et des arts martiaux

Illustration ci-contre : cette œuvre fait partie d’un livre de poèmes illustrés, entre autres, par le peintre et graveur Utagawa Kuninao et représentant des scènes de différents métiers. Cette estampe montre trois femmes occupées à la fabrication et la vente d’éventails : une femme peintre, une femme pliant les feuilles de papier et une colporteuse. Avant l’apparition des sujets imprimés, les éventails étaient peints à la main. 

Eventail MAHH Genève
Éventail brisé, dit Zoge Ogi et son écrin
Éventail brisé, dit Zoge Ogi et son écrin – Grues et roseaux / Papillons et pois de senteur Japon, pour l’exportation, 1870-1880 – Ivoire laqué et incrusté, laque or et soie (monture et feuille), métal


éventail en dentelle et monture en écaille
filigrané (bélière), ivoire et pierres semi-précieuses (ojimé), bois laqué (écrin) Don d’Amélie Caroline Piot, 1902
Inv. EV 25 
Ci-dessus : éventail en dentelle
et monture en écaille

Objet de représentation sociale, objet hautement personnel

L’éventail étant souvent un cadeau de mariage ou de fiançailles, l’iconographie la plus fréquente est celle de l’Amour. Les sujets peuvent être bibliques, mythologiques, classiques ou de simples scènes pastorales avec des couples de bergers et bergères amoureux. Les sujets bibliques et classiques prédominent jusqu’au XVIIIème siècle où pastorales et fêtes galantes les concurrencent, sous l’influence notamment des œuvres d’Antoine Watteau (1684-1721), de François Boucher (1703-1770) et de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806).

L’éventail offre un large choix de couleurs, de motifs et de matières (tissu, bois, nacre, corne de vache…) et peut parfaitement s’adapter à des styles variés. La conception d’un éventail dépend de très nombreux savoir-faire et, par conséquent, ne dépend pas que d’un artisan, mais d’une communauté. L’éventailliste ne travaille pas seul et son savoir-faire se matérialise par celui d’autres acteurs (peintres, graveurs, plumassiers, parfumeurs, bijoutiers, dentellières et tabletiers capables de débiter les matériaux). En Espagne, la production d’éventail est importante. En France, le savoir faire des éventaillistes est inscrit à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel français depuis 2020.

Affiche Feuilles d'éventails Genève

L’impératrice Elisabeth d’Autriche, apparaissait toujours avec un éventail à la main. En 1898, lorsque Sissi quitte Territet, le journaliste de la Feuille d’Avis de Montreux remarque qu’elle ne tient pas son éternel éventail noir qui lui masque le bas du visage.
Description d’un spectaculaire éventail du soir faisant partie de la garde-robe de la comédienne Sarah Bernhardt (1844-1923) : feuille en pongé de soie crème, paillettes navettes argentées, minoches de plumes blanches, monture et rivure en nacre, bélière en métal argenté, ruban crème.
Dans le monde de la haute couture, Karl Lagerfeld était l’un des rares amateurs d’éventails. Dans les années 90, le couturier cachait souvent son visage derrière un demi-cercle noir. “D’un voyage au Japon, il rapporte un éventail de soie qui restera son objet fétiche pendant trente ans. Il disait s’en servir pour éloigner la fumée de cigarette, et pour taper sur les gens qui l’agaçaient pendant les dîners !” ».

Musée d’art et d’histoire – 2, rue Charles-Galland – 1206 Genève 
Tél.: +41 (0)22 418 26 54 

Ouvert de 11h à 18h // Fermé le lundi // Entrée libre 
mahmah.ch 

MAHH Genève feuilles et éventails
Série de feuilles d’éventails dévoilée au public (Photo fk)

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