
« La mission […] de l’artiste est d’exprimer l’élément éternel de la nature, la beauté »
Ainsi s’exprimait Ferdinand Hodler, lors de sa conférence intitulée “La Mission de l’artiste”, le 12 mars 1897, à Fribourg (CH)
Le Palais Lumière à Évian présente, jusqu’au 17 mai 2026, une exposition dédiée à Ferdinand Hodler, incontournable peintre suisse et à son influence sur ses contemporains et ceux qui lui ont succédé. Soit un panorama de la peinture suisse entre 1870 et 1930, riche de 140 œuvres. Une cinquantaine d’artistes proches de ce “peintre national“, à l’exemple de Cuno Amiet, Ernst Geiger, Edouard Vallet, sont réunis à l’occasion de cette première exposition 2026 au Palais Lumière : Modernité suisse. L’héritage de Hodler, rassemblant une majorité de peintures – mais aussi des dessins, des gravures et un bronze – dont certaines ont rarement été montrées au grand public. L’occasion de s’imprégner de différents mouvements artistiques : du symbolisme au divisionnisme en passant par le cubo-futurisme…
A la lumière ou à l’ombre de l’incontournable Ferdinand Hodler

A l’entrée, un autoportrait de Ferdinand Hodler, daté de 1912 : frontalité, symétrie et neutralité du fond. Un homme déjà âgé avec des yeux grands ouverts démontrant un perpétuel étonnement devant le monde comme s’il s’émerveillait encore et toujours de ce qu’il voit et ce qui l’entoure. Son adage : “Mes livres ce sont la nature”.
En vis à vis, autoportrait d’Albert Schmidt – il a alors 25 ans – plus froid, regard dur, glacial, voire hautain. Désigné comme son «fils spirituel », ce peintre s’avère le plus représenté dans les différents secteurs de cette exposition.

David Schmidt était un ami fidèle du maître bernois dont il a acquis, entre 1886 et 1912, quelque 141 œuvres. Son fils Albert a grandi entouré d’art hodlérien et bénéficiant tôt des encouragements et conseils de son mentor. De 1899, date de son entrée à l’école des beaux-arts de Genève et 1918, date de la mort de Ferdinand Hodler, l’art d’Albert Schmidt se définit comme hodlérien et on peut évoquer une filiation entre le maître et l’élève.
Statut de peintre national
Arrivé à Genève en 1871, le peintre bernois Ferdinand Hodler (1853‑1918), aussi à l’aise dans le paysage alpestre que dans la peinture patriotique, la scène de genre et le portrait, devient en 20 ans une référence au sein du paysage artistique helvétique et s’est vu honoré du statut très convoité de peintre national. “Cette flatteuse position au faîte de l’art suisse suscite admiration et vocations, mais aussi jalousie et rivalités, de la part des autres peintres confédérés », explique Pierre Alain Crettenand, historien de l’art et co‑commissaire de l’exposition et historien de l’art, mentionnant qu’à cette période, les artistes ont tous gravité autour de Ferdinand Hodler, à dessein de s’identifier à lui ou de se servir de lui comme d’un repoussoir.

Les laboureurs, 1910


de Cuno Amiet (1868-1961)



Sur le lac (non daté)
De la seconde moitié du XIXème à la première moitié du XXème, les litiges se succèdent notamment parce que des peintres sont appelés à juger ou à sélectionner d’autres peintres. Gustave Jeanneret (1847 – 1927), Eugène Burnand (1850-1921) et Ferdinand Hodler sortent du lot. Regroupés entre 1884 et 1886, Le guerrier furieux du Bernois Hodler (1884), Le forgeron du Neuchâtelois Jeanneret 1884 et Le faucheur du Vaudois Burnand affirment les mêmes vertus mâles et viriles propres à refléter idéalement le caractère suisse par excellence où se conjuguent labeur, vigilance, détermination et opiniâtreté. Le faucheur et Le forgeron ornaient le verso des billets de banque suisses de 50 et 100 francs en circulation dès 1911 jusqu’en 1958.
Ferdinand Hodler en fil rouge
Pour beaucoup d’artistes contemporains du peintre, Hodler a été un moteur et un modèle. « L’éclat du phare qu’est cet artiste perpétuera son style et sa manière de voir le monde. Tel un néon qui illumine, comme une lampe qui attire les insectes… Dix tableaux de Hodler seulement figurent parmi les œuvres exposées, notre enjeu étant de montrer l’héritage qu’il lègue aux autres peintres qui furent ses contemporains et lui ont succédé ou qui ont vécu après sa mort en 1918 », mentionne Christophe Flubacher, co‑commissaire de l’exposition, historien de l’art et auteur de nombreuses monographies sur la peinture suisse. Un tiers de l’exposition présente des œuvres d’artistes pour lesquels Hodler n’aura pas été un modèle. « Dans cette exposition les visiteurs peuvent découvrir l’héritage de Hodler, des artistes qui l’ont suivi, ceux qui au contraire se sont insurgés contre sa mainmise et sa peinture, ou d’autres qui ont cultivé leur chemin dans l’indifférence totale de l’héritage hodlerien. »

Nu dans un pré, 1917
Intense rêverie intérieure : yeux bleus perdus dans le vide, tête fortement inclinée, délicat mouvement des bras…


La baigneuse, 1919
Réalité crue : uniformalité des couleurs ternes, eau qui semble morte, femme sans âge, position d’un corps plié en deux,
dos cassé, jambes croisées,
poitrine écrasée…
Trois toiles monumentales ouvrent ce chapitre : Heures saintes de Ferdinand Hodler, Richesse du soir de Cuno Amiet et Le village dit sa peine d’Albert Schmidt. Outre leurs remarquables dimensions, elles présentent chacune un groupe de femmes disposées en frise.
Dans Heures Saintes (visuel en ouverture de page), de Ferdinand Hodler ce qui est à gauche se retrouve à droite : deux jeune femmes en bleu clair à la gestuelle identique encadrent deux femmes en bleu plus foncé qui adoptent une posture parfaitement symétriques. Le parallélisme présent dans l’œuvre de Ferdinand Hodler était un concept amplement utilisé au XIXème siècle. S’appuyant sur ses observations d’arbres bordant un chemin, de nuages ou de montagnes se reflétant dans un lac, il fit du parallélisme le principe supérieur de son art et le matérialisa visuellement dans des compositions fondées sur la répétition, la symétrie ou le reflet.
Maladie, mort, souvenir… Etapes transgressées par le maître

sur son lit de mort, 1918

Le Souvenir, 1912

Selon les historiens de l’art et les experts, jamais avant Hodler, la maladie et la mort n’ont été représentés de manière aussi “clinique”. Dix-huit tableaux et quelque cent-vingt dessins décrivent, de 1914 à 1915, les progrès jusqu’au trépas d’un cancer contracté par Valentine Godé-Darel, sa maîtresse déclarée. Visage écmacié, bouche ouverte, et yeux fermés, peau verdâtre, Valentine semble déjà partir. Son agonie est le plus souvent traduite sur papier, non sur toile.
Enterrements et cimetières ont inspiré à Edouard Vallet deux chefs d’œuvre Dans le cimetière d’Hérémence, et une gravure : L’enterrement à la montagne.
La Jeune fille malade, peinte en 1918 par son ami valaisan Edmond Bille semble avoir été inspirée de la Femme malade peinte quatre ans plus tôt par Hodler. Celui-ci sera à son tour portraituré sur son lit de mort par, entre autres, Albert Schmidt et Cuno Amiet.
A sa disparition, le 18 mai 1918, artistes et critiques d’art ont été unanimes : sans lui, la notion d’art suisse n’existerait pas. Pour Cuno Amiet, peintre, graveur et sculpteur suisse, Hodler est “un annonciateur nouveau de l’antique Vérité éternelle.” Giovanni Giacometti (1868-1933), père de Alberto, Diego et Bruno, qui l’a également eu comme ami, commentait alors : « Hodler est un magnifique exemple de probité artistique et de foi. Ces vertus qui se reflètent dans son œuvre lui assurent une valeur immortelle. »
Lacs et montagnes façonnent le paysage suisse
Au milieu du XIXème siècle, la Suisse est une mosaïque d’identités culturelles ou religieuses, entre cantons sécessionnistes, catholiques et réformés, séparés par une quadruple barrière linguistique, et s’efforce de trouver un thème fédérateur. Les artistes vont jouer un rôle dans cette volonté d’unification avec notamment un motif rassembleur : les Alpes.


Entre relief et planéité, montagnes et lacs forment des motifs à peindre exceptionnels. Les artistes ont maintes fois immortalisé le Léman, les Alpes savoyardes, les lacs de Joux, de Bienne et de Thoune et la chaîne alpine du Stokhorn. Ferdinand Hodler les a peints près d’une centaine de fois.
Les visiteurs de l’exposition peuvent ainsi découvrir les lacs et montagne vues par Alexandre Perrier, Philippe Robert, Victor d’Eternod, Marcus Jacobi, John Torcapel, André Julien Prina, Marcel Victor d’Eternod, Ernst Geiger. Marcus Jacobi. Oscar Lüthi, François de Ribeaupierre…
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Nuages lourds, 1916

Le Falot, résistance à l’art hodlérien
Les peintres divergents, comme le groupe du Falot genevois, adepte de la peinture française avant tout, occupent une place importante dans le parcours de l’exposition. On les retrouve aux côtés des ténors du divisionnisme, Oskar Lüthy ou Alexandre Perrier, de l’expressionnisme, Ludwig Kirchner ou Paul Camenisch, du cubo‑futurisme, Alice Bailly et Gustave Buchet et du réalisme avec François Barraud ou Félix Vallotton…


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En début du XXème siècle, les peintres romands cherchent à se démarquer de Ferdinand Hodler tout en restant ancrés dans la tradition picturale française, la France étant alors considérée comme la patrie culturelle de la Romandie. Une affinité culturelle manifeste chez les artistes suisses romands qui créent le groupe Le Falot, en 1915, sous la houlette de Maurice Barraud (1889-1954), qualifié de Matisse suisse. Gustave Bucher (1888-1963), Emile Bresler (1886-1966), Hans Berger (1882-1977. Sa jeune fille en robe blanche lui sera inspirée par Hodler), et Eugène Martin (1880-1954) en font également partie. Le Falot s’enracine dans une peinture post-impressionniste à dominante fauve. Les motifs – paysages naturels, urbains et des nus – restent fidèles à un registre classique et figuratif. L’objectif du groupe, libre de tout programme strict, est de survivre aux difficultés de la guerre, et sera dissous à l’automne 1917.


Au sein du Falot, qualifié d’ “hybridation de l’art suisse”,
Hans Berger détonne : sa peinture lui vaut d’être violemment attaquée lors de sa première exposition au musée Rath à Genève. en 1911. Des éloges dithyrambiques lui seront toutefois adressés par Ferdinand Hodler avec qui il se liera d’amitié.

Le pont de Wiesen, 1926

Le lieu d’exposition évianais et sa situation géographique si proche de Genève, du Valais, en face de Lausanne, et bordée par le Léman
qui a inspiré tant de peintres suisses, est apparu aux commissaires comme l’endroit idéal pour accueillir cette thématique.
Modernité suisse. L’héritage de Hodler est à découvrir jusqu’au 17 mai 2026.
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Affiche de l’exposition
Ferdinand Hodler – Le bucheron, 1910 :
mouvement rythmique, paysage neutre,
et un mélèze, arbre de montagne, à abattre.
Et vogue vers Evian…
C’est toujours un plaisir de se rendre à Evian depuis la Suisse – Lausanne-Ouchy, par exemple – via la CGN, en toute sérénité, pour découvrir les trésors exposés dans le magnifique bâtiment qu’est le Palais Lumière. Auparavant, un petit tour s’impose au sympathique marché évianais qui déroule ses étals les mardis et vendredis matins, autour de l’église Notre-Dame-de l’Assomption à l’intérieur de laquelle, parfois, sur le coup de midi, il est plaisant d’assister à une répétition d’orgue. Pour l’apéritif, accueil à une terrasse avec vue splendide, à l’Hôtel Royal Evian, via le pittoresque funiculaire classé monument historique, inauguré en 1907, qui fonctionne d’avril à septembre.
Modernité suisse. L’héritage de Hodler – Palais Lumière
Visites originales : Focus œuvre en 10 minutes chrono ! Tous les samedis et dimanche à 15 h 30
Visites commentées avec Christophe Flubacher : dimanches 22 février et 19 avril à 6 h.
Conférence Hodler et la France : jeudi 2 avril à 19 h. Christophe Flubacher, commissaire, historien et professeur de l’art, guidera le public à travers les motifs français qui n’ont pas manqué à Ferdinand Hodler.
Ateliers autour de l’exposition : A vos pinceaux / Frise alpine / A la lumière du Palais
Tarifs et réservations : tél. 0033 4 50 83 15 90
Ouvert du mercredi au dimanche 10h-18h, mardi 14h-18h
(10h-18h pendant les vacances scolaires) et les jours fériés en France.
Palais Lumière – Quai Charles-Albert Besson – 74500 Évian
