George Frederic Watts After the Deluge fondation de l'Hermitage

La Fondation de l’Hermitage consacre une importante exposition à la peinture anglaise, de Turner à Whistler. Près de 60 tableaux, provenant des plus prestigieux musées du Royaume-Uni et présentés pour la première fois en Suisse, proposent une vision inédite de la production artistique durant le long règne de Victoria (1837-1901). Richesse et originalité fascinante de l’art anglais du XIXème siècle. A voir jusqu’au 2 juin 2019.

L’adjectif victorien désigne à l’origine la période comprise le 20 juin 1837 – date à laquelle Victoria monte sur le trône d’Angleterre – et le 22 janvier 1901, jour de son décès. La révolution industrielle, l’essor de la ville et des transports publics suscitent des scènes qui témoignent des différentes facettes de la vie moderne. « A la tête d’immenses fortunes, les industriels remplacent les aristocrates dans leur rôle de mécène, bâtissant des collections remarquables. La bourgeoisie a pour la première fois les moyens et l’envie d’acheter des tableaux. Les œuvres deviennent des biens accessibles. Le goût des collectionneurs les attire plutôt vers les artistes anglais vivants que vers les maîtres anciens des autres pays qui avaient la préférence des aristocrates » (William Hauptman, historien de l’art, spécialiste de l’art anglais et commissaire de l’exposition).

Après le déluge, Le quarante et unième jour

Visuel ci-dessus : George Frederic Watts After the Deluge | Après le déluge, 1885-1886 huile sur toile, 106 x 179,5 cm @Watts Gallery Trust.
La représentation presque abstraite du monde de George Frederic Watts fut exposée pour la première fois sous sa forme incomplète en 1886 et achevée en 1891. Il s’agit de l’interprétation du mythe du Déluge, dans lequel après 40 jours de pluie Noé ouvre la fenêtre de son arche afin de voir apparaître un soleil radieux. L’artiste qui envisage l’art dans une perspective philosophique et spirituelle évoque la puissance régénératrice d’un tel soleil. En choisissant un sujet si immatériel, il ne tient pas compte de la perspective et bouscule ainsi les conventions plastiques de l’ère victorienne.

Paysage au bord de l’eau W. Turner Hermitage Lausanne John Brett. Britannia’s Realm L'hermitage Lausanne John Atkinson Grimshaw Vue du pont de Southwark la nuit

 

Joseph Mallord William Turner. Landscape with Water | Paysage au bord de l’eau, 1840-1845 huile sur toile, 121,9 x 182,2 cm Tate, accepted by the nation as part of the Turner Bequest 1856. @Tate, Londres 2019.

John Brett. Britannia’s Realm | Le domaine de l’Empire britannique, 1880 huile sur toile, 105,4 x 212,1 cm Tate, presented by the Trustees of the Chantrey Bequest 1880 :  John Brett peint cette remarquable marine dans la petite ville balnéaire de Tenby, au sud du Pays de Galles. L’étendue de mer illimitée est ponctuée de quelques voiliers donnant des effets de lumière et d’atmosphère. Les nuages épars projettent des taches claires sur le bleu turquoise de l’océan. Pour le public victorien, cette vue paisible et reposante est le signe de l’invincibilité de la nation protégée par sa domination maritime sans limite.

John Atkinson Grimshaw. View of Southwark Bridge at Night | Vue du pont de Southwark la nuit, 1882 huile sur panneau, 29,3 x 49,5 cm. The Ashmolean Museum, Oxford, accepted by HM Government in lieu of Inheritance Tax on the estate of Sir James Colyer-Fergusson and allocated to the Ashmolean Museum, 2005.

 

William Turner. Seascape Marine L'hermitage LausanneF. Danby Calme plat - Coucher de soleil sur la baie d’Exmouth

 

Joseph Mallord William Turner. Seascape | Marine, 1835-1840 huile sur toile, 90,2 x 121 cm Tate, accepted by the nation as part of the Turner Bequest 1856  //  Francis Danby .  Dead Calm – Sunset on the Bight of Exmouth |Calme plat – Coucher de soleil sur la baie d’Exmouth, 1855 huile sur toile, 77,4 x 107 cm Royal Albert Memorial Museum and Art Gallery, Exeter City Council.

 

Production artistique, durant l’âge d’or de l’Empire britannique

Le parcours met en lumière trois générations de peintres actifs durant l’ère victorienne (1830-1900), à commencer par Joseph Mallord William Turner, l’un des plus illustres paysagistes de son temps, dont l’œuvre magistrale annonce l’impressionnisme. L’exposition fait aussi la part belle à la confrérie préraphaélite, fondée en 1848 par des étudiants de la Royal Academy de Londres, dont John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti.
Dans les années 1860, une seconde génération d’artistes emmenée par Edward Burne-Jones – généralement désignée sous le nom d’Aesthetic Movement – s’inspire intensément de la littérature, de la mythologie ou de sources antiques.

L’un des plus illustres paysagistes de son temps

A l’aube du règne de Victoria, en 1837, Turner a déjà 62 ans, est au sommet de sa formidable carrière. Il crée alors certaines de ses peintures les plus novatrices et les plus énigmatiques. C’est l’un des premiers peintres à avoir exploré la région du Valais. Lors de ses nombreux voyages sur le Continent, à partir de 1802, il a ainsi traversé plusieurs fois la Suisse, et peint des aquarelles du Righi, de Zurich ou de Lucerne.
A sa mort, le “peintre des lumières”  laissait quelque 200 huiles et aquarelles appartenant à des collectionneurs privés, quelque 282 huiles achevées et inachevées et 19’049 dessins ou esquisses à l’aquarelle, au rayon, ainsi que des dizaines de milliers de gravures…

Autour des deux grandes toiles de Turner, l’exposition met à l’honneur les peintres qui se sont illustrés dans le genre du paysage : James Poole, Waller Hugh paton, William McTaggart, Daniel Alexander Williamson, James Campbell…

Alfred Edward Emslie Voile enverguée après un coup de vent

Alfred Edward Emslie. Bending Sail after a Gale | Voile enverguée après un coup de vent, 1881 huile sur toile, 68 x 102 cm. Collection privée.

Parmi les évocations de la vie moderne, certaines œuvres présentent des points de vue insolites. Alfred Edward Emslie expose à la Royal Academy son impressionnante vue marine, Voile enverguée après un coup de vent, dont le cadrage audacieux accentue l’effet théâtral. Virtuosité de la composition, expressions de peur qui se lit sur le visage de certains passagers qui marchent d’un pas incertain sur le pont mouillé, inclinaison réelle de l’embarcation, équipage qui lutte contre le vent pour attacher la grand-voile, énorme vague se soulève sur la droite…

Enfin, la mort de la reine Victoria, en date du 22 janvier 1901, est illustrée par Stanhope Forbes dans une scène d’intérieur, baignée par une lumière matinale, où une famille apprend la nouvelle à la lecture du journal.

 

Frederick Sandys. Vivien | Viviane Frederick Sandys. Vivien | Viviane détailFrederick Sandys. Vivien | Viviane détail du visage

 

 

Frederick Sandys. Vivien | Viviane, 1863 huile sur toile, 64 x 52,5 cm Manchester Art Gallery @Manchester Art Gallery / Bridgeman Images. 

 

Détails du tableau :
les ombres de la boucle d’oreille et du collier,
les cheveux frisottant sur la tempe de la jeune femme, le fond doré de la robe…  

 

 

 

Les œuvres de Frederick Sandys, proche de Whistler, représentent des séductrices légendaires, telles que Viviane. Ce tableau fascinant s’inspire des vies d’héroïnes de la légende du roi Arthur. Viviane séduit l’enchanteur Merlin pour lui extorquer ses secrets s’en servir contre lui et provoquer sa chute. Elle est l’incarnation de la femme fatale qui use de ses charmes à des fins maléfiques. La rose fanée, le pavot, la tige de daphné évoquent la méchanceté. Les plumes de paon, désignent l’orgueil, la vanité. Au premier plan, la pomme du péché et de la tentation…

 

Henry Stacy Marks La science est mesure de toute choseHenry Nelson O’Neil Eastward Ho! August 1857 | Cap à l’est !Joseph Noel Paton La réconciliation d’Obéron et de Titania

Fascination victorienne pour la recherche scientifique, pour les personnages féériques et les excentricités, et pour la première fois, des journalistes suivent les guerres…

 

Visuel de gauche : Henry Stacy Marks. Science is Measurement | La science est mesure de toute chose, 1879 huile sur toile, 91,5 x 61 cm Royal Academy of Arts, London. // Visuel du milieu : Henry Nelson O’Neil. Détail  : Eastward Ho! August 1857 | Cap à l’est ! Août 1857, 1858 huile sur toile, 92 x 72 cm Museum of London, purchased with the assistance of the Heritage Lottery Fund and the Art Fund. Détail d’un tatouage marin sur le bras d’un homme. // Visuel de droite : Joseph Noel Paton. Détail  : The Reconciliation of Oberon and Titania | La réconciliation d’Obéron et de Titania, 1847 huile sur toile, 76,2 x 122,6 cm National Galleries of Scotland, purchased by the Royal Scottish Academy 1848; transferred and presented to the National Gallery of Scotland 1910.

 

James Collinson.  At the Bazaar | Au bazar

 

James Collinson.  At the Bazaar | Au bazar, 1857 huile sur panneau, 60,6 x 45,7 cm. Museums Sheffield, Graves Gift 1929.

William Hauptman, commissaire de l’exposition, fait remarquer les couleurs vives de cette œuvre, les détails comme le globe, le porte-monnaie vide… : « Les grandes familles nobles achetaient plutôt des tableaux classiques. Les classes moyennes sont dès lors en mesure d’en acquérir mais ils voulaient des tableaux “lisibles”, présentant les différents aspects de la vie quotidienne ».
Dès les années 1850, les romans victoriens, notamment ceux de Charles Dickens, qui décrivent
des citadins de toutes conditions et soulèvent les problèmes de leur époque, contribuent à l’apparition du thème de la ville et de ses habitants dans la peinture anglaise. George Elgar Hicks peint par exemple la foule qui se presse à l’hôtel des postes, tandis que George William Joy met
en scène des personnages dans une voiture d’omnibus.

 

 

John Singer Sargent An Interior in Venice Un intérieur à VeniseJohn Singer Sargent détail Un intérieur à Venise

John Singer Sargent
An Interior in Venice |
Un intérieur à Venise, 1899 huile sur toile, 66 x 83,5 cm Royal Academy of Arts, London.

 

John Singer Sargent et James Abbott McNeill Whistler sont deux artistes cosmopolites d’origine américaine, portraitistes audacieux et virtuoses, qui comptent parmi les plus célèbres du XIXème siècle.
John Singer Sargent a laissé quelques œuvres intimistes de la vie à Venise au XIXème qui sont des documents uniques. Cette huile sur toile de l’artiste américain était une commande qui, une fois terminée, a été refusée par la maîtresse des lieux. On peut admirer la parfaite maîtrise de la lumière et des ténèbres avec l’audace de ce travail à la brosse : touches de blanc sur les habits, sur le livre et, petit détail délicat : la chevalière au doigt du personnage masculin…

Arthur Hughes Ophelia | Ophélie

 

L’art victorien et la littérature 

Dans leur quête de nouveaux sujets, les préraphaélites lisent tout particulièrement l’œuvre de William Shakespeare, dont les pièces de théâtre ont marqué les artistes anglais depuis le XVIIIème siècle. Les peintres s’intéressent à la psychologie des personnages, tels que le roi Lear, Hamlet ou Roméo et Juliette. La figure tragique d’Ophélie, qui bascule dans la folie, est représentée ici par Arthur Hughes juste avant qu’elle ne mette fin à ses jours. Le jeune artiste avait alors 19 ans lorsqu’il peignit cette toile. 
Une atmosphère mélancolique baigne tout le tableau : fleurs tombées dans l’eau, teint pâle de la jeune fille,  tourmentée et prête à sombrer dans la folie après avoir été rejetée par Hamlet. Juste milieu entre la précision photographique et le ressort dramatique de la prémonition…

Arthur Hughes. Ophelia | Ophélie, 1852 huile sur toile, 68,7 x 123,8 cm Manchester Art Gallery.

 

Portraits de la muse Jane Morris

Portrait de la muse Jane Morris -1 John Robert ParsonsPortrait de la muse Jane Morris -2 John Robert ParsonsPortrait de la muse Jane Morris -3 John Robert Parsons

 

En été 1865, le peintre Dante Gabriel Rossetti commande une série de portraits de Jane Morris (née Burden) au photographe John Robert Parsons, auquel il a déjà confié la reproduction de ses œuvres. C’est un autre usage du médium qu’il veut expérimenter : la photographie en tant qu’étude préliminaire pour ses peintures. Parsons effectue les prises de vue, mais c’est Rossetti qui dirige la séance, multipliant les décors et les poses dans le jardin de sa maison londonienne à Chelsea.
Le peintre peut compter sur un modèle hors pair qui sait se mettre en scène : Jane est tour à tour pensive, rêveuse, inquiétante, mystérieuse. Ses traits androgynes, son long cou, ses lèvres charnues, ses cheveux bouclés et volumineux, la robe de soie qu’elle a confectionnée elle-même en font une femme à la beauté atypique et bouleversante. Le peintre utilise ces images comme aide-mémoire pour réaliser des études et des tableaux, dont, semble-t-il, The Blue Silk Dress, réalisé en 1868, qui est conservé à la Society of Antiquaries de Londres. Au sommet de cette œuvre, Rossetti a inscrit en latin : « Célèbre pour son mari poète, très célèbre pour son visage, qu’elle soit enfin célèbre pour mon tableau ». Nul doute que ces portraits photographiques de 1865ont également contribué à sa notoriété… La Fondation de l’Hermitage présente 13 magnifiques portraits de Jane Morris.

 

George William Joy. The Bayswater Omnibus, 1895 huile sur toile, 120,6 x 172,5 cm Museum of London © George William Joy / Museum of London

George William Joy. The Bayswater Omnibus

Programme d’événements et d’activités

Outre un audioguide gratuit en français et en anglais et un parcours-jeu destiné aux jeunes visiteurs, de nombreuses activités sont organisées autour de La peinture anglaise, de Turner à Whistler : cycle de conférences, ateliers Art on stage! en partenariat avec La Manufacture – Haute école des arts de la scène, soirées Meurtres & Mystères, afterworks Art & Whisky et samedis Art & Tea avec visites guidées de l’exposition, ou encore ateliers créatifs pour enfants, adultes et familles.
Jeudi 21 février à 18h30 De Turner à Whistler, l’avènement de la peinture moderne en Angleterre par William Hauptman, commissaire de l’exposition.
Jeudi 21 mars à 18h30 Sir Arthur Conan Doyle et la création de Sherlock Holmes par Vincent Delay, président de la Société d’études holmésiennes de la Suisse romande et membre de la Sherlock Holmes Society of London.
Jeudi 9 mai à 18h30 La Royal Academy of Arts à Londres au temps de la reine Victoria : années glorieuses ou lent déclin ? par MaryAnne Stevens, historienne de l’art et commissaire d’exposition.

Samedis Art & Tea – Après une visite guidée de l’exposition à 15h, savourez dès 16h un authentique thé à l’anglaise, avec sandwiches, scones & cakes au restaurant L’esquisse. CHF 48.-par personne 23.02 / 16.03 / 06.04 / 11.05

Dimanches Art & Brunch – Dès 10h, dégustez un délicieux English breakfast revisité au restaurant L’esquisse, suivi d’une visite guidée de l’exposition à 11h30. CHF 65.-par personne / tarif réduit pour les enfants 24.02 / 24.03 / 28.04 / 05.05 / 19.05

Afterworks Art & Whisky Après une visite guidée de l’exposition à 18h, découvrez une sélection de Whiskies des îles britanniques, en partenariat avec L’esquisse. CHF 44.-par personne (réservé aux + de 18 ans) je 14.03 / je 11.04 / je 16.05

 

Fondation de L’Hermitage // Route du Signal 2 // 1018 Lausanne
La peinture anglaise de Turner à Whistler, jusqu’au 2 juin 2019

www.fondation-hermitage.ch

Fondation de l'Hermitage lausanne hiver Vue depuis la Fondation de l'Hermitage Lausanne hiver (Photos Françoyse Krier)